La construction ferroviaire avait été toute sa vie. Parmi les tâches qui lui étaient dévolues, en sa qualité d'ingénieur responsable, l'homme en veston devait veiller à l'entretien du rail, effectué par des hommes recrutés dans les villages riverains. Ces manœuvres, de tous âges, devaient arracher la végétation envahissante, observer les anomalies de la voie ou des talus, repérer les éventuels éboulements dus aux pluies torrentielles et signaler tout cela au plus vite, bien entendu.
Il advint qu'un de ces précieux auxiliaires, chenu vieil homme à la chevelure blanchie, courbé par l'âge, parcourant d'un pas paisible le tronçon dont il était responsable en tapotant les traverses du bout de la canne, dut prendre une retraite prématurée pour cause de douleurs cardiaques. Il habitait un hameau érigé au carrefour du chemin de fer et d'un chemin en latérite, dit carrossable, perdu dans la Nature poussiéreuse si caractéristique des voies en Afrique. Il en mourut, le pauvre, quelques jours après sa mise au repos! Mort simple et discrète au secret de la case familiale en la seule présence de sa compagne toute ridée, triste et résignée. Qui pourra un jour se souvenir de lui, de cette existence infiniment discrète ? Voilà pourquoi les gens inventent des dieux ! On leur prête la volonté de comptabiliser toutes les vies sans discrimination, de reconnaître même le plus insignifiant des êtres. A moins que…
La société engagea après quelque temps un jeune homme pour assurer la pérennité de l'entretien. Celui-ci travailla durant une semaine, puis, à la surprise de ses supérieurs, demanda sa mutation dans une équipe de réparateurs. Ce qui lui fut refusé, n'ayant aucune qualification pour cela. Il donna alors sa démission et disparut sans demander son reste. Qu'importe, les jeunes villageois sans travail sont légion, l'on se remit à la recherche d'un remplaçant. Et voici que les choses se compliquèrent...Impossible de trouver quelqu'un ! Même sous la menace d'un licenciement, des gens déjà engagés pour d'autres travaux mais jugés peu performants, refusèrent de reprendre le flambeau.
Intrigué par cette affaire inhabituelle, et appelé par le contremaître blanc, mécontent de devoir effectuer personnellement la surveillance d'une partie de la voie, l'ingénieur responsable se rendit dans la région pour comprendre la situation. Il décida de visiter le minuscule village du défunt et constata avec surprise que personne avant lui n'en avait eu l'idée. Il fut reçu avec curiosité en déclinant son identité : un visiteur de marque, était-ce jamais arrivé ? La méfiance apparut quand il décrivit la nature de ses activités et carrément une certaine hostilité lorsqu'il s'interrogea sur la difficulté de trouver un remplaçant. Devant cette attitude surprenante, il parla d'autres sujets, de la difficulté de vivre, des cultures de manioc, de patates douces qu'il voyait autour des quelques habitations. L'atmosphère se détendit et on l'invita à grignoter un morceau de poisson accompagné de cacahouètes et de jeunes racines de manioc grillées. Il sortit des bouteilles de bière du coffre de la voiture et les hommes trinquèrent avec lui, à même le goulot.
Il s'apprêtait à s'en retourner bredouille quand un vieillard s'approcha de lui en silence : "Qu'y a-t-il, Baba?" Son sourire rassurant et son ton aimable ouvrirent à son tour le visage du villageois. "Bwana, tu connais mieux l'Afrique que les nouveaux Blancs, tu es un ancien." L'homme attendit pour voir la réaction de son vis-à-vis qui opina, attentif. "Alors, écoute ce que je vais te dire ! Demain, à la fin de l'après-midi, une heure de ta montre avant le coucher du soleil, rends-toi sous les plus grands arbres, là où tes rails tournent près du ruisseau. Assieds-toi et ne bouge plus : sois prudent, ne te fais pas remarquer! Regarde et tu comprendras."
Le vieillard se tut, sourit une dernière fois et disparut dans la nuit tombée. Intrigué, notre enquêteur se fit expliquer par le contremaître, obèse et rougeaud, comment accéder à l'endroit en question et il fallut recourir à une carte précise pour le découvrir. Ce subalterne souffrait de son adiposité dans la touffeur équatoriale et combattait la soif par la bière. Il voyait d'un très mauvais œil une longue promenade pour y arriver. Il fut soulagé d'apprendre que son directeur n'exigeait pas sa présence.
Ce dernier ne tenait pas à s'encombrer de ce bibendum en sueur, dégageant une écœurante odeur de poireau et de boisson fermentée. Il préférait les senteurs de la forêt! Le contremaître lui proposa une arme: "On ne sait jamais, dans ce foutu pays!" éructa-t-il. L'ingénieur refusa avec un certain mépris: le vieux avait bien précisé qu'il ne courrait pas de risques s'il restait tranquille. Par contre, il eut l'idée de se munir d'un appareil photographique car il aimait beaucoup ce foutu pays et y réalisait quantité de photos. Ces grands arbres allaient être immortalisés pour la seule fois de leur très longue vie ! Souvent, on ne connaît que par des définitions et des règlements, le travail de ses subordonnés, surtout avec un tel écart dans la hiérarchie.
A part la chaleur étouffante de cette fin de journée, la ballade s'avéra merveilleuse. La Nature resplendissait et le promeneur entendait les jacassements de multiples oiseaux qu'il eut été bien en peine de reconnaître. Par contre, le regard critique du professionnel se posait sans complaisance sur les signes évidents d'un début d'abandon. Le gros contremaître ne devait pas se rendre souvent par ici, en attendant l'engagement d'un nouveau cantonnier. Un potamochère déboula d'un fourré faisant sursauter le visiteur qui n'eut pas le temps de déclencher son appareil. "Zut!" Les potamochères vivant près des zones humides, le ruisseau était donc tout proche, bien que la chaleur ambiante ne donne aucun signe avant-coureur de sa présence. Enfin, un grand tournant se profila au pied d'un baobab colossal, tel un seigneur et sa cour, entouré d'arbres de belle taille mais qui paraissaient nains en comparaison.
Il ne voyait pas le ruisseau, caché par les troncs, mais l'analyse de la carte ôtait tout doute au sujet de l'endroit. Il y était et sa première idée fut de s'asseoir sur une épaisse racine déterrée. Puis de s'éponger le front avec un mouchoir déjà détrempé, de reprendre sa respiration et enfin, d'observer les lieux. Que pouvait-il bien se passer dans ce coin perdu? Après une petite heure d'attente, il distingua un mouvement à l'horizon. Quelqu'un marchait le long de la voie, dans le même sens que celui qu'il venait d'emprunter. En quelques minutes, la lointaine apparition se transforma en personnage voûté s'aidant d'une canne pour avancer. Le cantonnier ne serait-il pas mort? L'observateur s'apprêtait à prendre une photo pour apporter une preuve de cette mystification. L'allure du marcheur était paisible et chaloupée, comme celle d'un chenu vieil homme. Quand tout à coup le Blanc se fit la réflexion que ce personnage restait fort petit au cours de cette approche! D'accord! Ce devait être un adolescent qui avait monté cette comédie. Tout le monde rirait bien de la supercherie!
Survint alors l'ébahissement. A présent l'être s'était suffisamment approché de l'observateur pour être reconnu. Il s'avançait avec précaution, tapotant le sol devant lui avec un bâton tordu. Sa démarche louvoyante, ses gestes et son allure paisible fascinaient le photographe sidéré. L'être s'arrêta à une cinquantaine de mètres et posa une paume sur la poitrine, comme s'il en souffrait, puis reprit la marche interrompue. Il observait par moment les talus riverains, tapant régulièrement du bout de sa canne de fortune les traverses qui soutenaient les rails, grognonnant de temps à autre comme s'il se faisait des commentaires. Il passa devant l'ingénieur sans le voir, celui-ci en ressentit un grand émoi mêlé d'amusement. Comment était-ce possible ? Par quel caprice de la Nature ?
Car c'était un vieux chimpanzé qui déambulait entre les rails ! Le pelage de sa tête était gris comme celle du vieux cantonnier qu'il avait espionné des années durant jusqu'au détail de la douleur dans la poitrine. Pourquoi, par quel mystère cet animal avait-t-il décidé de remplacer l'homme ? Et de terroriser toute la région? "On devrait l'engager…" Cette pensée idiote faillit le faire pouffer de rire après la forte émotion ressentie devant les gestes si humains du singe. Il songea enfin à immortaliser cette scène extraordinaire. Le déclic mécanique arrêta pile le quadrumane dans sa démarche, il regarda l'intrus en émettant quelques grondements et disparut dans un taillis. Leurs regards se croisèrent un bref instant et l'humain en tressaillit au point d'en avoir la chair de poule. Était-ce l'ambiance insolite de cette rencontre ? Subissait-il la magie de cette fin d'après-midi dans la pénombre naissante ou tous les grands singes avaient-ils un regard humain? Il se promit d'aller vérifier ce phénomène au zoo métropolitain.
De retour dans ses bureaux, l'ingénieur fit développer la photo par chance réussie. Il en fit tirer une épreuve sur papier glacé, et retourna dans le bureau où suintait l'épais contremaître. Il lui avait ordonné de rassembler tous les anciens des villages environnants, et surtout ceux du petit hameau. Quand il arriva, de nombreuses personnes étaient assises devant la véranda, même des techniciens européens. C'est avec respect que l'on accueillit le Bwana qui avait rencontré l'esprit du vieux cantonnier, les tam-tam ayant bavardés et colportés l'étonnante nouvelle au maximum de leurs possibilités de communication! Que se dirent-ils, là-bas, sous les arbres, le long de la rivière ? Depuis, la voie ferrée n'était plus hantée ! Tout un chacun n'était pas encore rassuré mais maintenant, on allait savoir ce qui s'était passé…. "Mes amis, moi aussi, j'ai rencontré votre frère défunt." Un brouhaha accueillit ce premier propos.
Le contremaître se demandait dans quelle pièce il jouait mais n'osait pas réagir. "Que t'a-t-il dit, Bwana, pourquoi est-il fâché?" D'un geste de la main, il apaisa l'assemblée. "Après une longue vie dévouée à sa famille et à son village, après avoir travaillé sans relâche pour la société de chemin de fer pendant plus de vingt ans, il a eu peur que ses proches ne l'oublient, que nul ne parle plus de lui…" Ce préambule provoqua un concert de protestations soulignées de grands mouvements de dénégation chez les auditeurs. Imperturbable, le directeur continua: "Il avait vu, à la ville, des gens qui faisaient des photos et avait trouvé cela amusant. Mais jamais personne ne prit sa photo ! Et d'ailleurs, qui allait immortaliser un simple cantonnier? Résultat : le voilà mort sans que personne n'ait son image pour se souvenir de lui!" Un grand silence régna sur le coup: c'était irréparable désormais. "Mais…" et le Blanc sourit à son public attentif, "il a été d'accord que je la prenne, moi, cette photo, même sous la forme de ce vieux chimpanzé dans lequel il avait placé son esprit. A condition bien sûr que son village la garde précieusement ! Il m'a assuré que de toute façon, quand on est vieux, on ressemble un peu à un singe!" Chacun s'esclaffa, tout le monde fut soulagé, les parents jurèrent de placer la photo dans la case où il habitait de son vivant et la séance fut close.
En souhaitant un bon retour à son chef de service, le contremaître, d'un air vaguement soupçonneux, lui demanda s'il rentrait bientôt en Europe. Il devait se dire qu'il était temps que le directeur se refasse une santé mentale ! L'ingénieur ricana devant l'obtuse incompréhension de son subalterne et prit congé. Les candidats pour remplacer le vieux cantonnier se bousculèrent dans la semaine qui suivit ce discours. Encore du travail pour le gros contremaître !