Fluet, tapageur et désobéissant, l'enfant indigène jouait au bord d'une rivière en compagnie de quelques camarades aussi indisciplinés que lui. Les femmes lavaient leur linge chamarré dans une anse de pierres plates. Les enfants s'écartèrent de la rive et nagèrent dans le courant avec force rires et éclaboussures quant un crocodile surgit derrière eux. Il happa l'enfant et disparut dans l'onde opaque.
Plusieurs heures plus tard, le polisson se réveilla dans l'obscurité et une indescriptible odeur de pourriture. Il avait été abandonné par le reptile dans une sorte de terrier. Une espèce de trouée dans un monticule constitué de dépôts de boue, de cailloux, de débris végétaux rejetés lors des crues du fleuve.
L'entrée creusée par l'érosion permit à quelques petits carnivores terrestres de s'y réfugier pour y dévorer leur proie à l'abri de concurrents affamés. Certains élargirent cet abri naturel et y modelèrent une sente en pente légère. Chaque visiteur donna son "coup de patte" pour rendre l'espace moins inconfortable et plus sûr. Une cavité en forme de dôme culminant à un mètre sous terre finit ainsi par se creuser dans la rive. Jusqu'au jour où, le passage rasant la surface de l'eau et l'espace souterrain s'agrandissant, il fut possible au gros reptile de le visiter.
Hôte indésirable s'il en fut! Le monstre potamide dispose d'une force redoutable quand il ferme la mâchoire mais ne peut pas mâcher. Il avale des poissons entiers mais quand il s'attaque à des proies plus corpulentes, il les noie, puis les tire sous l'eau pour les dépecer plus aisément. La puanteur des lieux était un riche mélange d'odeurs issues du pourrissement de morceaux de carcasses abandonnés par des prédateurs, soit repus, soit dérangés lors de leurs agapes, à la signature de leur urine et à leurs déjections, mais aussi à la décomposition de végétaux arrachés par le flux du fleuve puis piégés dans la grotte.
Effrayé et blessé, dans la relative obscurité des lieux le garçonnet ne distingua pas l'entrée vers le lit du fleuve. Par réflexe, il gratta au-dessus de sa tête. Il réapparut au monde de la lumière vive, des froufrous du vent et des odeurs chaudes de la vie, entre les racines d'un manguier séculaire. Il reprit son souffle couché sur le dos, s'accroupit, puis se leva en tremblant. Des insectes de toutes sortes se gavaient à pleine trompe de quelques fruits parsemant la rive. Un margouillat, grand lézard gris avec une gorge d'un bleu éclatant, capable d'escalader une écorce même lisse à très vive allure, l'observait, immobile, juché sur une branche le surplombant.
Si la mâchoire du crocodile avait entamé par endroits l'épiderme de façon superficielle, dans le cou et sur la taille, des traces plus profondes et très douloureuses suintaient du torse, imbibant son pagne minimaliste composé d'un morceau de tissu retenu par une cordelette. Pourquoi n'avait-il pas été dévoré de suite ? Mystère! Peut-être son agresseur avait-il été dérangé par un concurrent venu lui disputer sa victime, et qu'il achevait de lui infliger une correction ou au contraire d'en recevoir!
Une jeune fille surveillait la lessive d'étoffes multicolores qui séchait au soleil. Pensive à cause du drame qui venait de secouer son village, elle écartait les mouches en agitant une branchette. Elle était vêtue d'un ample boubou aux dessins géométriques, laissant les épaules nues et les bras libres. Attirée par un mouvement, elle aperçut l'enfant déchiqueté, hurla et détala vers les siens. Il voulut la rejoindre, mais impossible de courir car il avait le tournis, et son parcours l'obligea à de nombreux arrêts.
Il arriva, après un temps qui lui parut interminable, près des cases bordant la forêt et fut ahuri de l'accueil qu'on lui réserva. En panique, les villageois assemblaient des objets hétéroclites formant petit à petit une barrière à l'entrée principale, l'empêchant de rejoindre la hutte familiale. La population regroupée, serrée épaule contre épaule, s'était peinturlurée à la hâte de couleurs crues que le gamin reconnut faites pour chasser les mauvais esprits. La foule psalmodiait des phrases répétitives en battant des mains en une cadence lente, penchant le buste, puis le redressant, tournant la tête à gauche puis à droite dans un ensemble quasi chorégraphique, femmes et hommes mélangés sans distinction.
Le sorcier apparut, peu assuré, agitant un long bâton orné de petites calebasses ouvragées. L'enfant eut peur car il vit que le vieil homme avait peur. Balbutiant des propos incompréhensibles, il s'approcha du blessé tremblant de froid malgré la touffeur de la fin de l'après-midi. D'un geste du bras, il éteignit les chants plaintifs et s'adressant au héros penaud de cette aventure, il chantonna : "Ha, hé, regarde, petit frère, regarde tout ce que le village t'offre pour le Voyage. Tu sais que nous sommes pauvres, hélas... Ho, hé, vois, mon cher fils, comme nous avons été généreux, reconnais-le. Vois cette nourriture abondante, vois ces parures... Ha, ho, elles sont finement tissées et de couleurs vives... Hé, ho, ton village est triste et tes parents te pleurent, tes frères et tes sœurs sont inconsolables... Hé, hé, vois ces armes, ces harpons qui te permettront de chasser et de pêcher dans le royaume des morts..."
Le royaume des morts ! Son cri de surprise fut rendu inaudible par le grondement de la foule. Reprenant en force la harangue du griot, le tintamarre de la terreur populaire s'amplifia car les joueurs de tam-tam entrèrent dans la danse. Il était mort. De fait, il ne percevait pas la différence avec la vie, hormis les offrandes qu'il n'avait jamais reçues de son vivant. Inhibé, effrayé, il ne bougeait pas, ce qui rendait les villageois de plus en plus excités, hostiles. Pourquoi n'acceptait-il pas tous ces cadeaux pour repartir au plus vite? Quand un revenant se présente à ses proches, il le fait parce qu'il est mécontent. On tente alors de l'amadouer en le couvrant de présents afin qu'il retourne au royaume des morts et laisse les vivants tranquilles.
Comprenant que plus rien ne pouvait être entrepris chez lui, n'apercevant pas ses parents, il tourna les talons et s'enfuit vers la rivière. Il se réfugia dans les rochers qui bordaient l'emplacement où travaillaient les lavandières et se lova au creux d'une assiette inconfortable, éclat rugueux au sommet de la plus haute pierre ronde. Hors de portée du gourmand crocodile. Au petit matin, il s'éveilla, fiévreux, halluciné, engourdi, douloureux, aux cris d'une troupe d'hommes. Des ordres brefs fusaient sous les voûtes des arbres du rivage. Il reconnut des gendarmes et un immense missionnaire scheutiste, rouge de sueur et la barbe en bataille. "Ah, il vient me chercher pour me conduire au paradis!" La tête du géant, soufflant une haleine de café fort, longe le nid de l'oisillon meurtri : "Holà, je le vois, venez ici ! Hé, il est ici, podferdek !"
La guérison fut lente à obtenir, la cicatrisation s'éternisa, mais après de multiples soins, les autorités ramenèrent l'enfant chez les siens. Le sabre et le goupillon s'unirent pour imposer son retour à la population et à sa famille plus que réticentes. Il fallu exciper de prétextes légaux et religieux pour éteindre l'incendie des superstitions qu'un monothéisme importé et imposé n'avait pas encore étouffées. Les gens firent semblant d'obtempérer…
Devenu jeune homme taciturne, car mis en quarantaine par tout le monde pendant son adolescence, il fut présenté au recruteur de la Force Publique. Ce dernier s'étonna de la qualité de cette recrue ! Pourquoi lui présenter ce villageois, à qui nul ne reprochait un passé douteux ou violent, ayant l'aspect d'un simple campagnard robuste, capable de travailler dans les palmeraies, de fonder une famille, de pêcher au filet ou au harpon pour améliorer le repas familial ? Le chef et son nouveau griot — le vieux sorcier ayant rejoint le royaume des morts plus vite que l'enfant victime du crocodile — vantèrent même les multiples mérites de cet étrange citoyen. Le responsable du recrutement ne cacha pas sa satisfaction devant ce "volontariat" de qualité et l'emmena en Jeep, sans se poser d'autres questions, vers sa nouvelle destinée. Une grande fête fut alors décrétée par la chefferie locale, pour le lendemain : le fantôme était enfin reparti !